MÉMOIRES DE DÉPORTATIONS

Témoignages d'hier, regards d'aujourd'hui

Entre 1933 et 1945, l’Allemagne nazie et ses alliés mirent en place un système concentrationnaire d’une ampleur inédite, conçu pour broyer ceux que le régime désignait comme ses ennemis. S’y ajoutèrent les ghettos et centres de mise à mort destinés au génocide des populations juives européennes.

80 ans après leur libération, cette exposition présente les dix principaux camps où ont été détenus ou assassinés celles et ceux qui ont été déportés depuis la France. Elle propose de mettre en perspective deux regards : celui de rescapés et de disparus, à travers leurs dessins - témoignages immédiats de l’horreur vécue - et celui de photographes contemporains qui arpentent désormais vestiges et mémoriaux. À l’heure où les témoins disparaissent et où l’ampleur des crimes nazis est de plus en plus souvent relativisée, ce face-à-face interroge la vulnérabilité de la mémoire et nous ramène aux impératifs de transmission et de vigilance.


DÉPORTER

Le système concentrationnaire et génocidaire nazi (1942-1945)
Le système concentrationnaire et génocidaire nazi (1942-1945)

Les camps de concentration, créés dès 1933 pour terroriser les oppositions, sont au cœur de la société nazie. Installés dans toutes les régions du III e  Reich, ils forment un système concentrationnaire. Avec les conquêtes nazies, lorsqu’un territoire est annexé, un camp y est ouvert (comme à Auschwitz en Pologne, à Natzweiler en Alsace). Leurs camps annexes, les Kommandos, sont plus de 660 en janvier 1945. Ils sont complétés par des camps spéciaux de la S.S. Les six centres de mise à mort des Juifs d’Europe et leurs chambres à gaz sont une création nouvelle dans l’histoire de l’humanité : ils fonctionnent secrètement selon une logique industrielle, dans le but unique de tuer des êtres humains.

Dès l’été 1940, quelques semaines après la signature de l’armistice par le maréchal Pétain, 6 700 Républicains espagnols supplétifs de l’armée française, faits prisonniers, sont transférés de camps de prisonniers, les Stalags, vers Mauthausen, un des camps du système concentrationnaire nazi.

Avec l’Occupation, la politique répressive nazie s’applique sur le territoire français, avec la collaboration du régime de Vichy. Les premières déportations débutent dès le printemps 1941 et se poursuivent jusqu’en 1944, pour les victimes de la répression condamnées par les tribunaux militaires allemands. Le début de la « lutte armée » de la Résistance communiste, à l’été 1941, entraîne des exécutions et des déportations d’otages – des communistes et des Juifs – vers le complexe d’Auschwitz-Birkenau.

Dans cette radicalisation, s’ajoutent à partir du printemps 1942 les déportations en secret d'opposants et de résistants, selon le décret « NN », « Nuit et Brouillard », de décembre 1941 : leur disparition devait produire un effet de terreur sur la population française. Face à la montée des forces de résistance et à la globalisation du conflit, le système concentrationnaire sert également les objectifs de la « guerre totale ». Véritable main-d'œuvre exploitée, la grande majorité des 66 000 déportés de répression part dès le printemps 1943 et jusqu’à l’automne 1944 dans des convois massifs formés de wagons à bestiaux vers les camps de concentration et leurs Kommandos (camps annexes). Ils y retrouvent les autres victimes du nazisme : opposants politiques et résistants de toute l’Europe, raflés de représailles, prisonniers de guerre soviétiques, Témoins de Jéhovah, homosexuels, asociaux et Juifs. Soumis au travail forcé, ces femmes et ces hommes sont utilisés jusqu’à en mourir.

Depuis mars 1942 et jusqu’en août 1944, dans le cadre du génocide des Juifs d’Europe, 75 000 Juifs de France sont déportés vers les centres de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau et Sobibor, où la majorité sont assassinés, dès leur arrivée, dans les chambres à gaz.

À la fin de la guerre, devant l’avancée des troupes alliées à l’est et à l’ouest, la plupart des détenus du système concentrationnaire sont évacués et conduits par les S.S. d’un camp « mouroir » à un autre, où ils sont abandonnés sans aucun soin ni nourriture, lors de meurtrières « marches de la mort » où les plus faibles sont abattus. En 1945, 40 000 déportés de répression reviennent et seulement 4 000 Juifs de France. À ce bilan, il faut ajouter le sort des 162 Tsiganes déportés du Nord-Pas-de- Calais, de milliers d’internés et de déportés Alsaciens-Mosellans de la zone annexée et celui d’au moins 8 000 Français arrêtés sur le territoire du Reich et envoyés dans des camps de concentration pour des actes d’opposition.

Thomas Fontaine, Docteur en histoire contemporaine, spécialiste de l’histoire des déportations


CAMP D'AUSCHWITZ

Ouvert en mai 1940 dans le territoire polonais annexé au III e  Reich pour des opposants politiques et des détenus de droit commun, le camp d’Auschwitz est agrandi tout au long de la guerre, par le travail forcé de ceux qui y étaient incarcérés. Il devient le plus vaste complexe concentrationnaire nazi en 1944, avec trois camps principaux et 47 Kommandos. Le complexe d’Auschwitz intègre le camp d’Auschwitz-II Birkenau, principal lieu d’extermination des Juifs d’Europe. Sur 1 300 000 déportés, 1 100 000 sont assassinés. Parmi eux, on dénombre 1 100 000 Juifs dont 1 000 000 sont assassinés.

Le 27 janvier 1945, les troupes soviétiques atteignent les camps d’Auschwitz. Cette date est devenue, en 2005, la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste. Dès 1947, la Pologne créé le musée d’État d’Auschwitz-Birkenau, dont le site est inscrit au patrimoine mondial de l’Humanité en 1979.

Des voyages mémoriels sont organisés tout au long de l’année sur site, comme ci-contre : cérémonie en 2006 organisée par l’Union des Déportés d'Auschwitz lors d’un voyage de formation pour les enseignants, au « lac des cendres », entre les Krematorium IV et V du camp d’Auschwitz-II Birkenau, où les nazis déversaient les cendres des victimes extraites des Krematorium.

Cérémonie organisée en 2006 au « lac des cendres » © Union des Déportés d’Auschwitz

Ce dessin a été retrouvé en 1947 sur le site du camp d’Auschwitz-Birkenau. Il est extrait d’un carnet exceptionnel de 22 feuillets réalisé par un détenu resté anonyme, probablement daté de 1943.

Ce croquis représente l’arrivée d’un convoi de déportés juifs sur la Judenrampe et la sélection par les S.S. de l’infime minorité de victimes qui intègre le camp, les autres étant directement envoyées vers les chambres à gaz dans le cadre du génocide des Juifs mis en œuvre par les nazis à l’échelle du continent européen.

Dessin. Auschwitz, Anonyme © Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau

CAMP DE BERGEN-BELSEN

Dès sa création en avril 1943 au nord de Hanovre, le camp de Bergen-Belsen rassemble des otages juifs. Les S.S. comptaient les échanger contre des Allemands internés à l’étranger ou contre rançon. En 1944, la population du camp s’accroît avec l’afflux de déportés transférés d’autres camps, pour la plupart malades, pour d’autres utilisés comme une main d’oeuvre asservie. En 1945, l’évacuation d’autres camps, en particulier d’Auschwitz, et les « marches de la mort » conduisent des milliers de déportés au camp qui se transforme en mouroir. Le 15 avril 1945, le camp est libéré par des troupes britanniques. 120 000 déportés sont passés par Bergen-Belsen entre 1943 et 1945, dont au moins 5 000 Français. Plus de 52 000 y sont morts.

Le Mémorial de Bergen-Belsen accueille chaque année plus de 250 000 visiteurs. Construits sur l’ancien terrain du camp, l’obélisque et le mur d’inscriptions rappellent le nom des victimes de toutes les origines. S’y ajoutent le monument juif, une croix en bois et de nombreuses stèles individuelles.

L’exposition permanente s’attache à retracer l’histoire du camp de prisonniers de guerre, du camp de concentration et du camp de personnes déplacées de Bergen-Belsen.

Mémorial de Bergen-Belsen © Martin Bein | Gedenkstätte Bergen-Belsen

« En dernière minute, les S.S. ont décidé de faire disparaître les morts. Les déportés feront ce nettoyage. Ils sont 1 000 hommes, peut-être plus, astreints à cette sinistre besogne. La procession des morts commence au haut de la colline dans le camp des hommes, elle descend l’allée centrale, tourne autour de notre Block et se termine dans une fosse géante. Deux par deux, les rayés avancent, traînant un cadavre attaché par les chevilles ».

Stéphanie Kuder, « De Ravensbrück à Limmer et Bergen-Belsen », De l’université aux camps de concentration. Témoignages strasbourgeois, Les Belles Lettres, 1947.

La corvée des cadavres Belsen-Bergen (sic), René Baumer, avril 1945 © Musée de l’Ordre de la Libération, Paris

Nous nous mettons à deux, parfois à trois, pour emmener un mort à sa demeure dernière. On nous fait également traîner des cadavres de femmes et d’enfants.

René Baumer, La misère aux yeux de fou. Notes et dessins de déportation. Éditions BGA Permezel, 2004.

CAMPS DE BUCHENWALD-DORA

Créé en juillet 1937 près de Weimar, le camp de Buchenwald compte en octobre 1938 plus de 10 400 détenus, principalement des opposants au régime, mais aussi des Juifs, notamment après la « Nuit de Cristal » de novembre 1938, des Témoins de Jéhovah, des Tsiganes parmi d’autres... Au cours de la guerre, aux premiers déportés allemands ou autrichiens se sont ajoutés ceux des pays occupés notamment des Russes, des Polonais et des Français.

En février 1945, Buchenwald devient le plus grand camp de concentration du III e  Reich avec l’arrivée des « marches de la mort » en provenance des camps de l’Est européen, en particulier du complexe d’Auschwitz. Au total, 249 570 hommes et 28 230 femmes, dont 21 800 Français, sont passés par Buchenwald et ses 140 Kommandos extérieurs. 56 000 y sont morts.

Pour le Kommando de Dora, devenu camp autonome pour la construction d'armes V2 en octobre 1944 et pourvu de ses propres camps extérieurs, on dénombre 20 000 victimes. Une résistance interne permet aux détenus de Buchenwald de contribuer à leur libération le 11 avril 1945.

Après leur libération, les survivants se sont rassemblés le 19 avril 1945 sur la place d'appel pour honorer la mémoire des morts et prêter « serment » de s’engager à reconstruire un monde de paix et de liberté. À cet emplacement, se trouve depuis 1995 une plaque portant l'acronyme « K. L. B. » (pour Konzentrationslager Buchenwald), ainsi que les noms de plus de 50 nations et groupes de personnes représentant les victimes de Buchenwald.

La plaque est chauffée à la température du corps humain, comme symbole de ce qui unit tous ceux que les nazis considéraient comme indignes de la vie : leur humanité.

Mémorial de Buchenwald et Mittelbau-Dora © Claus Bach, Fondation des Mémoriaux de Buchenwald et Mittelbau-Dora

Ce dessin représente l’insurrection des détenus du camp de Buchenwald, le 11 avril 1945, à l’approche des troupes américaines.

Thomas Geve est un jeune garçon juif né en 1929 à Stettin en Allemagne. Déporté en juin 1943 au camp d’Auschwitz-Birkenau avec sa mère qui y est assassinée, il est évacué à Buchenwald. Après la libération du camp, il réalise sur place 80 dessins retraçant la vie dans les camps. Il émigre en 1950 en Israël où il est décédé en 2024.

Buchenwald : la libération vue par un enfant, Thomas Geve © Yad Vashem

CAMP DE DACHAU

Situé en périphérie de Munich, le camp de concentration de Dachau est le premier créé sous le III e  Reich le 22 mars 1933, un mois après la nomination de Hitler comme chancelier. Initialement destiné aux opposants au nouveau régime, le camp connaît, à partir de 1939, une forte croissance du nombre des déportés venant de tous les pays occupés, en majorité des résistants, raflés et prisonniers de droit commun. Le camp central et ses 188 Kommandos extérieurs comptent plus de 200 000 détenus, dont 14 150 Français. Parmi les 41 500 victimes, 1 720 Français sont recensés. Le camp est libéré le 29 avril 1945 par l’armée américaine.

À l’initiative des survivants, regroupés en 1955 dans le Comité International de Dachau, l’ancien camp des détenus a été transformé en un lieu de souvenir.

Le Mémorial du camp de Dachau est inauguré en mai 1965. Pensé comme un lieu d’apprentissage et de souvenir pour les générations futures, il accueille un million de visiteurs par an, qui découvrent le chemin des déportés, depuis leur incarcération jusqu´à la libération.

Mémorial du camp de Dachau © Comité International de Dachau

L’auteur de ce dessin, Kurt Dittmar, fait partie des détenus allemands à Dachau. Il a offert ce dessin et 17 autres, le jour de la libération du camp, au déporté français Robert Vallon, pour le remercier d'avoir partagé une ration de nourriture.

« Tous les jours des chars à quatre roues, appelés « le Moor-express », auquel on attelait des prisonniers, sillonnaient le camp pour recueillir les cadavres des déportés morts dans les baraquements. Deux hommes dirigeaient le véhicule à l'avant, quatre ou cinq poussaient derrière, un Kapo s’employait à faire avancer ces chevaux à deux jambes jusqu’au four crématoire... Les cadavres avaient été dévêtus et pour seule distinction, ils étaient munis d’une étiquette au pied indiquant leur numéro, leur nationalité. Le dos courbé, la tête rentrée, ces bêtes de somme humaines poussaient, tiraient le char, jour après jour pendant dix heures. Au fur et à mesure du passage du char, chaque cadavre était pris par deux détenus, l’un aux bras, l’autre aux jambes, et après avoir compté « un, deux, trois », ces derniers le balançaient sur le tas du chargement. Les détenus qui avaient gardé leur sensibilité se décoiffaient au passage du « Moor-express », mais hélas beaucoup étaient moralement détruits ».

Témoignage de Didier Boueilh, déporté le 5 juillet 1944 à Dachau, matricule 76551, écrit en 2002.

Dachau : Le Moor-Express, Kurt Dittmar © UNADIF-FNDIR

CAMP DE FLOSSENBÜRG

Situé à 150 km à l’est de Nuremberg, le camp de Flossenbürg est créé en 1938 sur le site d’une carrière de granit. Il est initialement prévu pour des détenus allemands de droit commun et politiques. Ceux-ci deviennent les Kapos en charge de la surveillance des déportés, avec droit de vie et de mort. À l’exploitation de la carrière, s’ajoute le travail d’esclave au service de l’industrie d’armement.

À partir de 1943 et surtout de 1944, le nombre d'internés s'accroît considérablement, d'abord par l'arrivée de détenus de nombre de pays d'Europe, dont beaucoup de Français arrêtés en application du décret « Nuit et Brouillard », puis au cours des derniers mois de 1944 et pendant les « marches de la mort », par l'afflux de milliers de déportés, en grande partie des Juifs, venus d'autres camps. Dans le camp principal ou dans l’un des 95 Kommandos extérieurs, plus de 100 000 détenus, dont 6 500 Françaises et Français, sont internés et exploités. 30 000 d’entre eux y sont assassinés. Le camp est libéré le 23 avril 1945 par la 90 e  division de la 3 e  armée américaine.

Parmi les vestiges du camp, le mirador, le crématoire et la pyramide des cendres des déportés demeurent toujours visibles.

« La vallée de la mort » est le lieu de recueillement du Mémorial de Flossenbürg. Des stèles nationales posées en souvenir des 30 000 morts sont fleuries par les délégations de chaque pays lors des commémorations annuelles. Une stèle commémore les 4771 Français recensés.

Située dans l’ancienne blanchisserie du camp, une exposition retrace l’histoire du camp de concentration de Flossenbürg et de ses Kommandos.

Mémorial du camp de concentration de Flossenbürg © Thomas Dashuber

Né en 1928 en Pologne dans une famille juive, Shelomo Selinger survit à l’enfer de neuf camps de concentration nazis et à deux « marches de la mort ».

Déporté à Flossenbürg en 1945, il reçoit une nouvelle identité : le matricule 49514. La souffrance de la famine étant insoutenable, il tente de voler quelques pommes de terre. Surpris par un garde, il échappe de peu à la pendaison, mais subit alors vingt-cinq coups de fouet, un châtiment souvent fatal. À la libération, il souffre d’amnésie. Sept ans plus tard, grâce à la sculpture et au dessin, il retrouve peu à peu sa mémoire et son équilibre.

Flossenbürg : punitions quotidiennes © Shelomo Selinger

CAMP DE MAUTHAUSEN

Le camp de Mauthausen ouvre en août 1938, cinq mois après l’annexion de l’Autriche au III e  Reich. Les premiers détenus ont été arrêtés comme opposants politiques ou transférés de prisons allemandes. Dès 1938, la population incarcérée s’internationalise. À partir d’août 1940, 7 500 Républicains espagnols, faits prisonniers de guerre dans l’armée française et considérés comme « apatrides » par Franco, Pétain et Hitler, sont envoyés dans ce camp.

Aux printemps 1943 et 1944, quatre grands convois quittent Compiègne, déportant plus de 4 600 Français, opposants politiques, résistants, raflés. À partir de mai 1944, des Juifs de Hongrie ou de Pologne arrivent à Mauthausen, qui devient ensuite l’une des principales destinations des évacuations de camps et de « marches de la mort ». Il est le dernier camp libéré par l’armée américaine, le 5 mai 1945. En 7 ans, environ 195 000 hommes et femmes, issus de quarante pays, y ont été détenus. Plus de 110 000 y sont morts. Parmi les 9 000 Français déportés, moins de la moitié a survécu.

À Mauthausen, le camp est construit en surplomb d’une carrière de granit, achetée en 1938 par la S.S. en vue d’un aménagement prestigieux de la ville voisine de Linz. Pour relier le camp à la carrière, un escalier de 186 marches est construit, lieu de supplices pour les détenus qui le remontent en rangs serrés, une pierre de 20 à 40 kg sur le dos, jusqu’à 8 fois par jour.

C’est depuis 80 ans un rituel, individuel ou collectif, de gravir cet escalier en mémoire de ceux qui y sont morts assassinés, d’épuisement ou par accidents provoqués.

Mauthausen, une carrière, un escalier © Céline Fresquet, 2015

Daniel Piquée-Audrain est déporté à Mauthausen le 6 mai 1944. Ses textes et ses dessins témoignent du calvaire que représentaient ces 186 marches du camp de Mauthausen.

Ce dessin illustre la Strafkompanie (compagnie disciplinaire), parvenant en haut des 186 marches. Il est extrait de son recueil Plus jamais ça ! 22 dessins à la plume, 1945-1947, paru aux Éditions Amicale de Mauthausen, en 1964.

Mauthausen : La Strafkompanie, Daniel Piquée-Audrain © Amicale de Mauthausen

Du camp à la carrière, les punis devaient courir au pas de gymnastique. La remontée étant un véritable calvaire, les corps luttant dans ces affolantes escalades, évitant ceux qui tombaient avec leurs charges mortelles, et s’ils n’étaient pas écrasés, étaient battus à mort par les Kapos. Ceux qui ne pouvaient se relever étaient abattus au pistolet par les S.S. qui accompagnaient cette marche dantesque.

CAMP DE NATZWEILER-STRUTHOF

Seul camp situé sur le territoire français actuel, son site principal du Struthof ouvre en mai 1941, en Alsace annexée de fait au Reich dès 1940. Il est installé sur les contreforts vosgiens à une altitude de 800 mètres, en pleine, nature pour exploiter un filon de granit.

52 000 détenus sont internés dans ce camp et ses Kommandos. Ils proviennent d’Allemagne puis de toute l’Europe, majoritairement de Pologne, d'Union soviétique, de France et de Hongrie. À partir de 1943, Natzweiler est désigné pour les déportés NN (Nacht und Nebel - Nuit et Brouillard). Un tiers des détenus passent par le camp central, les autres sont affectés directement à ses Kommandos dont une grande partie en Allemagne. Ceux-ci furent particulièrement meurtriers en 1944-45, enregistrant plus de 80% de ses 22 000 morts.

Évacué par les nazis en septembre 1944, le camp de Natzweiler est le premier camp de concentration découvert par les Américains, le 25 novembre 1944.

Entrée actuelle de l’enceinte barbelée du camp de concentration de Natzweiler-Struthof. Le portail d’origine, moins imposant, a été modifié lorsque le site a servi de centre d’internement puis de détention jusqu’en 1949.

À l’arrière-plan, s'élève le monument- mémorial inauguré en 1960 qui représente une flamme et arbore la silhouette émaciée d'un déporté. Créé en 2005, le Centre européen du résistant déporté retrace l’histoire de ce complexe concentrationnaire et de ses détenus.

Mémorial aux héros et martyrs de la Déportation © Jean-Luc SCHWAB, 2022.

Henri Gayot, matricule 11784, fait partie des déportés NN (Nuit et Brouillard). Il réalise clandestinement, en 1944, ce dessin qui représente des détenus affamés se ruant sur la soupe malencontreusement renversée par ses porteurs et pour en ramasser par terre.

Les originaux sont conservés au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon.

Natzweiler Struthof : « Le Bouteillon renversé », Henri Gayot © ONaCVG / CERD, avec l’aimable autorisation de la famille Gayot.

CAMP DE NEUENGAMME

Le camp de Neuengamme est ouvert le 12 décembre 1938, comme Kommando du camp de Sachsenhausen. Il devient un camp autonome le 4 juin 1940. Le camp est construit autour d’une briqueterie censée contribuer à la rénovation de Hambourg.

Près de 106 000 personnes, dont 13 500 femmes, ont été détenues dans le camp central et ses 84 Kommandos. Le camp a été évacué à partir du 20 avril 1945, et non libéré. La moitié des détenus y sont morts en raison du travail forcé ou durant les « marches de la mort », dans les mouroirs (Bergen-Belsen, Sandbostel, Wöbbelin), brûlés vifs dans la grange de Gardelegen (plus de 1 000 morts), et lors du bombardement des bateaux dans la baie de Lübeck, faisant à lui seul 7 000 morts. 11 600 déportés français, principalement résistants et raflés, dont 700 femmes, sont dénombrés. Près des deux tiers n’en sont pas revenus.

Le camp de Neuengamme est utilisé après-guerre comme prison, fermée en 2003 grâce à l’action d’anciens déportés.

Un centre de mémoire y est alors créé. Il couvre aujourd’hui 57 ha du site historique et a conservé 17 bâtiments d’origine dont la briqueterie. Cela en fait l’un des plus grands mémoriaux d’Allemagne. Il accueille plus de 100 000 visiteurs par an (près de la moitié sont des scolaires).

La briqueterie - Klinkerwerke © Emily Mohney © ANg (2016)

Les détenus, dont beaucoup moururent lors de ce travail particulièrement pénible, poussaient les wagonnets d’argile jusqu’en haut de la rampe de la briqueterie où ils transformaient la glaise en briques, avant de les charger sur un bateau, direction Hambourg.

Ce dessin fait partie d’une série de 20 croquis sur la vie quotidienne au camp réalisés en 1945 par Hans Peter Sørensen (1912-2003), gendarme aux frontières danois, déporté matricule 54428. On y aperçoit la glaisière, les baraquements, les barbelés et le four crématoire fumant.

Neuengamme . Travail dans la glaisière sous les brimades d’un soldat S.S. Lithographie d’après un dessin au crayon de 1945, dont l’original est détruit. © Archive of Neuengamme Concentration Camp Memorial (ANg)

Un grand nombre de prisonniers étaient employés dans le camp. Ils sont ici en train de rassembler la terre en un gros tas. Lorsque la piste montait fortement, c’était un travail difficile de pousser la charge. Et si cela n’allait pas assez vite, il y avait toujours un S.S. prêt à manier le bâton.

Hans Peter Sørensen, Neuengamme Erindringer (Mémoires de Neuengamme), Éditions DyPo (Sønderborg), 1982.

CAMP DE RAVENSBRÜCK

Camp de concentration pour femmes ouvert le 15 mai 1939, il est situé dans une zone marécageuse du Mecklembourg, sur la rive du lac Schwedtsee. Le drainage fut la première corvée des détenues. Outre les baraques, d’abord 20 pour 500 femmes chacune puis 12 autres pour 1 000 chacune, le camp comprenait Kommandantur, Bunker (prison), Revier (infirmerie), magasins et administration. S’y trouvaient une chambre à gaz et des crématoires.

123 000 détenues de 20 nationalités reçurent un matricule. Deux camps satellites furent créés ensuite : à partir de 1941, un « petit camp », où passèrent 20 000 hommes. Ce dernier fut, début 1945, un lieu d'exécution par empoisonnement, par prétendues expériences médicales et un lieu de transit vers le gazage. Début 1945, les effectifs dépassent 45 000 femmes, hommes et enfants. Des détenus sont évacués à partir de mars vers Mauthausen et Bergen-Belsen. D’autres sont alors mis à mort. Les S.S. quittent le camp le 29 avril à la veille de l’arrivée de l’armée soviétique.

Dans le lac Schwedtsee, étaient déversées les cendres des crématoires. « Qu’il était beau, ce lac ! Mais combien maudit par les prisonnières... », témoignait Andrée Paté, déportée au camp de Ravensbrück.

Le lever et le coucher du soleil, même dans le froid glacial, étaient pour les détenues des trésors si précieux d’espérance que nul ne pouvait leur voler. C’est dans ce lac aussi que sont jetés les roses ou œillets de couleurs vives à chaque cérémonie d’hommage aux disparues. Aujourd’hui, les projets d’aménagement touristique autour du lac menacent le site mémoriel.

Le lac de Schwedtsee © Carsten Hinz (2021), traducteur en allemand du livre Les Françaises à Ravensbrück. Ouvrage collectif de l'Amicale de Ravensbrück et de l'Association des Déportées et Internées de la Résistance. Gallimard, 1965.

Les dessins faits au camp par Yo Laur y furent enterrés, déterrés et rapportés en France par son amie Béatrix de Toulouse-Lautrec.

Un petit morceau de papier, écrit de la main de Yo, était joint à ce dessin : « On achève bien les femmes, ici. » Victime de mauvais traitements, de malnutrition, Yo Laur entre à l'infirmerie. Elle n’en sortira pas vivante. Elle qui avait tant aimé et peint la chaude lumière de l’Algérie, meurt sous le ciel plombé et froid de Ravensbrück.

Ravensbrück : toute une nuit debout, Laure Brunel, dite Yo Laur, entre le 21 août et le 11 novembre 1944 (décès de l’autrice). © Marie Charrel, petite-nièce de Yo Laur, autrice du livre hommage, Je suis ici pour vaincre la nuit. Yo Laur (1879-1944), Fleuve éditions, 2017.

Les appels, contrôle des effectifs ou des équipes de travail, occupent de 4 à 5 heures par jour. Au fil du temps, la durée quotidienne du travail passe de 14 à 18 heures. Les injures, brutalités et tortures sont généralisées. La surveillance est renforcée par des chiens. L’arbitraire préside aux punitions collectives : la “ pause ” ou station au garde-à-vous avec ou sans privation de nourriture.

Simone Gournay, résistante et déportée à Ravensbrück.

CAMP DE SACHSENHAUSEN

Construit en 1936 à 30 km de Berlin, la camp est conçu par les nazis comme un modèle concentrationnaire : sur 18 hectares, 68 baraques sont disposées en éventail autour de la place d’appel et forment un triangle équilatéral. Depuis la tour A, porte d’entrée du camp, une mitrailleuse surveille l’ensemble. À partir de 1938, Sachsenhausen abrite l’administration centrale des camps et un centre de formation S.S.

Y sont d'abord détenus des prisonniers de droit commun et des opposants politiques allemands puis polonais. Les premiers déportés français, 212 mineurs du Nord, arrivent le 25 juillet 1941, en répression d’une grève générale dans le bassin minier. Jusqu'à la libération du camp, y sont aussi incarcérés, parmi d'autres, des prisonniers de guerre soviétiques, des Juifs polonais ou hongrois, des Tsiganes et des homosexuels. Selon les registres du camp, plus de 200 000 détenus sont entrés au camp d’Oranienburg-Sachsenhausen entre 1936 et 1945, et environ 60 000 y ont été assassinés.

Le camp est évacué le 21 avril 1945 : 30 000 hommes sont entraînés dans des « marches de la mort » et vers la baie de Lübeck. 17 000 survivants sont libérés près de la ville de Schwerin début mai. Parmi eux, 4 400 Français.

Le site du camp est devenu Mémorial national en avril 1961, puis Mémorial-musée en 1993. Il accueille 700 000 visiteurs chaque année.

Des vestiges du camp, baraques d’origine, miradors, fours crématoires et des espaces commémoratifs, expositions et stèles sont visibles.

Entrée du camp de Sachsenhausen (Tour A) © Photo privée

« Sur les bords de la route, dans les fossés, gisent les corps des camarades qui nous ont précédés et que les S.S. ont assassinés. La marche inexorable se poursuit. (…) Il faut à tour de rôle pousser la carriole sur laquelle les S.S. ont empilé leurs bagages. Un camarade tombe, on le relève, on essaie de l’emmener et puis à bout de forces la rage et le désespoir au coeur, il faut l’abandonner. Pour lui, c’est fini, il ne reverra plus jamais la France : une balle dans la nuque l’attend. »

Marcel Couradeau (1908-1988), postier résistant arrêté à Poitiers, déporté à Sachsenhausen le 25 janvier 1943. Extrait de SACHSO Au cœur du système nazi, Éditions Plon, Collection Terre humaine, 1982.

Oranienburg-Sachsenhausen : « La marche de la mort », Gino Giovanni Pezzani, né Suisse, résistant français, déporté à Sachsenhausen le 21 mars 1944, a peint cette toile en 1950. © Archives du Mémorial de Below Sachsenhausen.

Les camps de concentration, créés dès 1933 pour terroriser les oppositions, sont au cœur de la société nazie. Installés dans toutes les régions du III e  Reich, ils forment un système concentrationnaire. Avec les conquêtes nazies, lorsqu’un territoire est annexé, un camp y est ouvert (comme à Auschwitz en Pologne, à Natzweiler en Alsace). Leurs camps annexes, les Kommandos, sont plus de 660 en janvier 1945. Ils sont complétés par des camps spéciaux de la S.S. Les six centres de mise à mort des Juifs d’Europe et leurs chambres à gaz sont une création nouvelle dans l’histoire de l’humanité : ils fonctionnent secrètement selon une logique industrielle, dans le but unique de tuer des êtres humains.