Construction d'une gabare : Glaz Project tient bon la barre

Ou comment un collectif de citoyens passionnés veut faire revivre un patrimoine maritime local pour fédérer les habitants

Lauréate du budget participatif départemental, l’association Glaz* Project s’est lancée le défi un peu fou de construire une gabare, bateau traditionnel de la vallée de la Rance, disparu du paysage bretillien en 1920. La future gabare naviguera toute l’année et animera les bords de Rance avec des spectacles vivants, des actions de sensibilisation à l'environnement, un comptoir maritime, un espace de vie sociale… Comptant 120 adhérents, âgés de 12 à 80 ans, le collectif fourmille d’idées pour embarquer les habitants dans ce projet fédérateur.

Des passionnés de tous horizons

Artisan charpentier, artiste, maraîcher, biologiste marine, scientifique, officier de marine, éducatrice dans la protection de l’enfance… Leur point commun ? La volonté de faire revivre un patrimoine maritime local en bâtissant une gabare et s’en servir pour animer les bords de Rance pour les scolaires, les locaux, les visiteurs…

"L'estuaire, cela représente 17 communes, 3 agglomérations, 107 000 habitants",

Dimitri Müller, co-fondateur de l'association Glaz Project

Le projet est porté par l’association Glaz Project fondée en 2021 par « deux copains », tous deux animés par l’envie de créer un chantier naval inclusif autour de la restauration de l’Etoile de France, une goélette à hunier de 1938. Si ce premier projet n’aboutit pas, l’idée est bien ancrée dans l’esprit de Dimitri Muller. « On est un peu têtu », souligne l’officier de marine marchande en souriant, vareuse sur le dos.

Magalie Collin, Dimitri Müller et Jean-Paul Royer, tous trois adhérents actifs de Glaz Project.

L’appel du budget participatif départemental est l’étincelle qui relance le projet. « L’équipe au cœur de l’association s’est réunie en plein hiver ici, dans mon atelier, c’était le branle-bas de combat », se souvient en riant Jean-Paul Royer, artisan charpentier, très investi dans le collectif. « L’association, ses valeurs et ses missions existaient déjà, il fallait réfléchir à l’outil, qui serait notre vecteur de lien social », précise Dimitri.

« La gabare s’est imposée comme une évidence, car, d’une part, c’est un bateau inscrit dans l’ADN des gens du coin, dans l’imaginaire collectif et d’autre part, c’est un bateau de taille raisonnable, un bateau rustique, simple. Ce n’est pas un bateau de luxe ou de vitesse, tout le monde peut se l’approprier », ajoute Jean-Paul.

« La gabare, c’est un bateau rustique, simple, ce n’est pas un bateau de luxe ou de vitesse, c’est le bateau de monsieur et madame tout le monde. On a juste envie d'embarquer dedans »

Jean-Paul Royer, artisan charpentier, membre du collectif Glaz Project

Faire de la gabare d'hier un bateau d'aujourd'hui

L'une des rares photos d'époque montrant l'intérieur d'une gabare (documents Glaz Project)

Bête de somme maritime, la gabare a été utilisée du 16 -ème siècle et jusqu’au milieu du 20 -ème  pour acheminer les marchandises, avant l’avènement du chemin de fer et du transport routier. Pilotées par les Gabariers de Pleudihen, aussi connus sous le nom de « Gabariers de la Rance », les 20 gabares en activité assuraient le ravitaillement de Saint-Malo principalement en bois de chauffage et en fagots pour les boulangeries qui produisaient, outre le pain, les biscuits de mer pour les navires en partance pour Terre-Neuve.

Photos d'époque montrant les gabares et gabariers de la Rance (photos Chasse-Marée et Glaz Project)

En 1920, la dernière gabare d'Ille-et-Vilaine est démontée. Un siècle plus tard, l’idée du collectif de faire revivre ce patrimoine local séduit. « Les descendants des gabariers sont très enthousiastes et on constate la curiosité des gens pour notre projet lors des fêtes maritimes », confie Magalie Collin, adhérente active du collectif.

Le coup de pouce du budget participatif

Soumis au vote citoyen, le projet recueille 334 votes et décroche une enveloppe de près de 50 000 euros. Le budget global est estimé à environ 200 000 euros, précise Magalie Collin, trésorière de l’association.  « L’idée ce n’est pas juste de construire un bateau, nous avons des artistes, des producteurs, des artisans engagés, c’est un outil qui vise à répondre à des problématiques culturelles, sociales, économiques…L’essence même de ce projet correspond à l’identité des gens de la vallée de la Rance, mi-marin, mi-paysan », précise Dimitri.

Le projet de Glaz Project a reçu un soutien financier du Département dans le cadre du budget participatif.

« La force du projet, c’est cette vraie assise citoyenne qui réunit des personnes d’horizons très divers », ajoute Magalie. L'association est organisée en comités - social, technique, culturel...- réfléchissant aux futures interventions. L’initiative revendique aussi une véritable dimension pédagogique. Les étudiants de l’école d’architecture de Rennes ont travaillé avec le collectif autour de l’éco-construction contemporaine. Les élèves de l’école Audencia Business School se sont attelés à la modélisation économique.

Un chantier de construction participatif

Pour façonner cette gabare, 12 à 18 mois de chantier et 30 m3 de bois sont nécessaires. Près de 20 m3 ont déjà été récupérés sur une exploitation forestière éco-gérée à Trans-la-forêt à quelques dizaines de kilomètres de la Rance. « Ici, vous avez la future quille de la gabare ! », s’exclame Jean-Paul en désignant le tronc d’un chêne d’une dizaine de mètres de long.

De gauche à droite Magalie Collin, Dimitri Müller et Jean-Paul Royer, posant à côté des chênes qui vont servir à la construction de la gabare.

S’il faut encore se projeter, le sciage de principales pièces de la coque va être organisé d’ici le début de l’année 2025, donnant lieu à un chantier participatif. Une souscription citoyenne sera lancée au moment de la pose de la quille. « Il sera possible de devenir propriétaire d’un petit bout de la gabare à partir de 10 euros, ce sera un bateau collectif qui appartiendra à tous les habitants », précise Magalie Collin.

Il sera possible de devenir propriétaire d’un petit bout de la gabare à partir de 10 euros, ce sera un bateau collectif qui appartiendra à tous les habitants 

Magalie Collin, trésorière de l'association.

Une attention particulière est portée à l'aspect écoresponsable du chantier. Utilisation d'essences locales issues de forêts éco-gérées, mais aussi remplacement de produits chimiques comme la résine Epoxy, par du goudron de bois, dit goudron de Norvège, inoffensif pour la santé humaine et l'environnement. "En lien avec l'Office National des Forêts, l'association souhaite aussi participer à des programmes de reboisement pour compenser la consommation de bois local", précise Dimitri Müller.

À la recherche d'un site de construction

Demeure un inconnu : l'emplacement du site de construction. « Actuellement, on est toujours en recherche d’un terrain, il y a des discussions en cours autour de 4 sites, situés le long de l’estuaire de la Rance. C’est un beau projet de territoire, on attend de nos institutions qu’elles mènent cette expérimentation sociale avec nous », explique Dimitri. Pour installer le lieu de construction, le collectif a besoin d’un terrain de 1000 m2 sur lequel édifier un bâtiment éphémère de 150 m2.

« À l'achèvement du chantier, nous ferons place nette, notre cahier des charges a été défini pour limiter au maximum l’impact environnemental de ce hangar temporaire ». Bien décidé à faire lever les freins administratifs pour construire la gabare sur les bords de Rance, le collectif est déterminé à avancer, quitte à démarrer la construction sur un site privé, dans l’ancien atelier de Jean-Paul. « Ce n’est pas notre souhait, mais nous avons la responsabilité de capitaliser sur la belle énergie que les habitants mettent dans ce projet. »

Documentée et filmée pour valoriser les techniques traditionnelles, la construction en elle-même permettra de tisser du lien social et de favoriser les rencontres intergénérationnelles et la transmission de savoirs et savoir-faire. Des animations seront organisées pour accueillir écoles, collèges et familles.

Une fois la gabare mise à l’eau, le collectif a pour ambition de développer des actions autour de la culture avec du spectacle vivant, de la promotion du transport de marchandises à faible impact environnemental, de l’environnement et de la distribution de produits locaux en circuits courts. Reconnue d’intérêt général, l’association a l’intention de construire par la suite une seconde gabare et les plans seront à disposition pour d’autres associations qui souhaitent aussi construire ce navire mythique de l’estuaire.

Suivez l'avancée du projet ici et sur la page Facebook du projet :

* Glaz : Mot breton qui n'a pas d'équivalence en français, Glaz désigne les différentes teintes de la mer, nuances allant du bleu au vert, en passant par le gris.

Contenu : Gwen Cohignac

Photos : Thomas Crabot et Glaz Project

Magalie Collin, Dimitri Müller et Jean-Paul Royer, tous trois adhérents actifs de Glaz Project.

L'une des rares photos d'époque montrant l'intérieur d'une gabare (documents Glaz Project)

De gauche à droite Magalie Collin, Dimitri Müller et Jean-Paul Royer, posant à côté des chênes qui vont servir à la construction de la gabare.