1940. La Nouvelle-Calédonie entre en résistance
En quoi l'entrée en résistance de la Nouvelle-Calédonie est-elle singulière et originale ?
À Louis Kasni Warti, dernier engagé volontaire calédonien du Bataillon du Pacifique, décédé le 6 décembre 2020, à l'âge de 101 ans.
"Que ce soit à Tahiti ou en Nouvelle-Calédonie, nous étions des soldats engagés pour défendre la mère patrie. Et on a formé le Bataillon du Pacifique, Tahitiens et Calédoniens."
1945 : Louis Kasni Warti se tient à gauche du porte-drapeau, Jean Tranape. Ils sont dans la cour de la caserne La Tour-Maubourg à Paris et attendent le général de Gaulle qui viendra dire au revoir et féliciter les volontaires du Bataillon. 2020 : Louis Kasni Warti pose dans son appartement de Brunoy dans l'Essone à l'occasion d'un reportage réalisé quelques mois avant son décès.
En 1940, la Nouvelle-Calédonie compte environ 58 000 habitants, dont 28 à 30 000 Kanak, 16 à 18 000 Européens et 12 et 13 000 Asiatiques. La population suit avec beaucoup d'attention les évènements qui ont lieu en métropole. 900 postes de radio sont recensés dans la colonie. Dès le 15 juin 1940, sur les ondes de Radio-Nouméa, les Calédoniens sont informés de l'imminence d'un armistice. Dès le lendemain, les élus du conseil général rencontrent le représentant de l'État, le gouverneur Marc-Georges Pélicier pour examiner la situation.
Le 22 juin marque la signature officielle de l'armistice entre la France et l'Allemagne. La population calédonienne est consternée. Le jour même, elle fait part de ses premières intentions : continuer la guerre et défendre la France et la liberté.
I. De la consternation à l'action
Le 24 juin, le premier acte de refus des Calédoniens
Chapô du quotidien local, la France Australe, publié le 26 juin 1940.
Les membres du conseil général décident d'organiser une réunion extraordinaire qui sera radiodiffusée dans toute la colonie.
Dans une déclaration solennelle, les Calédoniens se disent prêts à faire la guerre intégralement et à continuer la lutte contre les puissances de l'Axe aux côtés de la Grande-Bretagne.
Un article de la France Australe publié le 26 juin, relate la journée du 24 juin qualifiée d'"historique pour la Nouvelle-Calédonie".
James-Louis Daly, président des anciens combattants, élu au conseil général, prononce à l'hôtel de ville, devant une foule enthousiaste, un discours patriotique.
En Brousse, le 25 juin, Henri Henriot, président de la commission municipale de Koné, adresse au gouverneur un télégramme en ces termes :
Honneur vous informer qu’à la suite du communiqué annonçant la signature de l’armistice entre la France et l’Allemagne les habitants de Koné, réunis à la mairie ont tenu à vous faire savoir leur indéfectible attachement à la nation française et à vous dire qu’ils ne se considèrent nullement comme déliés des obligations et engagements pris envers nos alliés les Anglais.
Dans un premier temps, le gouverneur Pélicier se déclare "partisan de la continuation de la lutte aux côtés de l'empire britannique".
Les échanges de télégrammes entre Pélicier et les premiers ministres australien et néo-zélandais, entre le 24 et 26 juin confirment cet engagement :
Le 26 juin, les Calédoniens souhaitent une plus grande autonomie politique
Michel Vergès, notaire à Nouméa, ancien combattant, rédige avec ses amis un manifeste qui place la Nouvelle-Calédonie juridiquement en état de continuer la guerre. Les auteurs du manifeste demandent la création d'une nouvelle assemblée qui se chargera de poursuivre la guerre.
Le mois suivant, des réunions en faveur du manifeste sont organisées à Nouméa et dans des villages de la Brousse. Le "manifeste à la population" se transforme en pétition qui obtient en quelques semaines, près de 1 500 signatures d'électeurs.
De son côté, le général de Gaulle, qui a lancé son appel le 18 juin depuis Londres, commence tout juste à organiser la résistance et mettre en place un comité national français.
Les manifestations patriotiques du 14 juillet
Alors que des manifestations patriotiques sont organisées sur tout le territoire pour commémorer la fête nationale, le gouverneur Pélicier refuse d'y participer. La situation devient préoccupante car en quelques jours, la Nouvelle-Calédonie est isolée de la métropole et ne reçoit aucune instruction du gouvernement central.
Le 14 juillet, un groupe de jeunes Calédoniens, organise un dépôt de gerbe au monument aux morts. Le cortège se dirige ensuite au consulat britannique où Marcel Kollen déclare : " Nous voulons montrer notre désir de continuer la lutte aux côtés de la Grande-Bretagne ! Vive le général de Gaulle !"
Les "Cinq Mousquetaires" : organisent un dépôt de gerbe au monument aux morts de Nouméa. Marcel Kollen, Louis Boissery, Roger Gervolino se tiennent au centre de la photographie. Jean Gadoffre et Charles Chatelain sont également présents.
Depuis Londres, le général de Gaulle, qui se tient informé de la situation, remercie les Calédoniens pour les manifestations patriotiques organisées à Nouméa en faveur de l'empire britannique . Le 15 août, deux radiogrammes sont ainsi expédiés à messieurs Marcel Kollen et Charles Chatelain.
"Chaleureux remerciements, rapport 18 juillet. Salut à la jeunesse patriote de la Nouvelle-Calédonie. Remerciez Dalmayrac, vice-président de l'Amicale des combattants, de son geste respectueux et symbolique à nos morts, les auteurs de l'adresse et tous ceux qui ont pris part à la manifestation du 14 juillet. Avons perdu une bataille mais n'avons par perdu la guerre. Vivent la France et la Nouvelle-Calédonie libres." Général de Gaulle.
Le gouverneur Pélicier perd la confiance des Calédoniens
De son côté, le gouverneur Pélicier décide de rester fidèle à Pétain et neutre vis à vis du conflit. Son attitude ambiguë entraîne la perte de confiance du conseil général et celle de la population qui l'accuse de mener un double jeu.
Les esprits s'échauffent. Le 2 août, à la fin de la réunion du conseil général, une manifestation a lieu devant l'hôtel du gouvernement. Le secrétaire général de la colonie, André Bayardelle qui s'apprête à rejoindre sa voiture, est pris à partie par un groupe de manifestants et est frappé. Le 11 août, une cartouche de dynamite est lancée dans les jardins du gouvernement à proximité des bureaux. Le gouverneur Pélicier commence à craindre pour sa personne tandis que quelques conseillers généraux l'invitent à partir.
L'aviso colonial le Dumont-d'Urville au quai à Nouméa.
Le 23 août, l'aviso le Dumont d'Urville, envoyé par Vichy pour maintenir l'ordre public, arrive en rade de Nouméa. La population tente alors de débaucher l'équipage. Dans un ordre du jour daté du 25 août, le capitaine de frégate Toussaint de Quiévrecourt, commandant le Dumont d'Urville, rapporte : " Une agitation malsaine règne à Nouméa. Elle tend à détourner les marins de leur devoir [...] Elle vise à créer la division dans les Français au moment où l'on a le plus besoin d'union et d'ordre."
Le 29 août le gouverneur Pélicier est finalement remplacé par le lieutenant-colonel Denis, commandant supérieur des troupes. Il s'adresse par la radio aux Calédoniens et déclare :
Par décret du 29 août, le Maréchal Pétain, chef du gouvernement de la France, m'a confié, à titre provisoire le poste de gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et de Haut-Commissaire aux Nouvelles-Hébrides au moment où notre patrie traverse une des épreuves les plus tragiques de son histoire et où le résultat de la guerre qui se poursuit en Europe est encore très incertain. [...]
En Brousse, à Nouméa et à Londres, les prises d'initiative se multiplient
Dans toute la Brousse, grâce à l'action de Georges Dubois à Bourail, de Georges Baudoux à Houaïlou, de Colette Hagen à Koné, les comités de Gaulle se multiplient.
Listes d'adhésions au comité de Gaulle. Coll.MDVN
Le 15 août, Georges Baudoux, géomètre à Houaïlou, rédige une pétition et décide de la faire signer par toute la colonie. Son objectif est de placer la Nouvelle-Calédonie sous l'autorité directe du général de Gaulle.
Le 23 août, le général de Gaulle, donne l'ordre à Henri Sautot, commissaire-résident aux Nouvelles-Hébrides - territoire rallié à la France libre depuis le 20 juillet- d'entreprendre le ralliement de la Nouvelle-Calédonie.
"Je vous demande de vous rendre à Nouméa et de vous substituer au gouvernement pour opérer le ralliement en vous appuyant sur la colonie elle-même, qui le désire." signé de Gaulle.
Le 7 septembre, Raymond Pognon rend public un appel à la création d'un Comité de Gaulle .
II."Le fruit est mûr" : le ralliement de la Nouvelle-Calédonie à la France libre
Le 11 septembre, Henri Sautot annonce à de Gaulle que la Nouvelle-Calédonie est prête à se rallier à la France libre.
Le 13 septembre, de Gaulle nomme Henri Sautot, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie et lui envoie ce télégramme :
J’approuve votre plan et vous confirme que vous devez déclencher au plus tôt le ralliement de la Nouvelle-Calédonie.
Entre-temps, l'Australie accepte de fournir l'assistance militaire et financière nécessaire à un "coup de force" en Nouvelle-Calédonie.
Le 16 septembre, le comité de Gaulle, présidé par Michel Vergès lance un manifeste aux Calédoniens et les invite à une manifestation le 19 septembre à 6 heures du matin, à Nouméa.
La Nouvelle-Calédonie se prépare à un coup d'État
Le feu vert est donné. Les opérations de ralliement peuvent commencer. Elles prennent la forme d'actions militaires. Les objectifs sont de s'emparer de la caserne, de la radio, du tribunal puis d'enlever le gouverneur colonel Denis dans la nuit du 18 au 19 septembre par un groupe armé descendant de brousse.
Entre-temps, par crainte de débordements qui pourraient conduire à des morts, de Gaulle demande aux Calédoniens de réaliser le ralliement sous une forme non violente.
Le 19 septembre, "une belle journée calédonienne"
Georges Baudoux raconte dans un rapport qui sera remis au gouverneur Sautot en septembre 1941, son "action sur le ralliement entre le 18 juin et le 19 septembre 1940". Il y décrit les opérations et les plans d'action menés par les leaders du ralliement et les broussards.
André Bayardelle décrit également la journée du 19 septembre dans un rapport rédigé en octobre 1940.

L'hôtel Banuelos à la Foa : le lieu de rassemblement
Georges Baudoux écrit : "Nous arrivâmes à la Foa vers 23h. Là, une foule incommensurable. Le débit de boissons à Banu plein à déborder, sa salle à manger pareillement. Il y avait des broussards de tous les patelins, de la côte Est, de la côte Ouest. Tous avaient des mines féroces, des yeux farouches. Ils étaient habillés comme des travailleurs de la brousse. [...] Les armes étaient déposées dans les coins de la pièce, les cartouches tintaient dans les poches, dans les musettes. [...] Tout le monde parlait ensemble, tout le monde était résolu de vaincre. La force, oui la grande force de la brousse allait gagner la partie."

L'hôtel Paladini à Païta : le quartier général
Georges Baudoux poursuit son récit : "Vers 2 heures du matin tout le monde quitta la Foa pour se retrouver à Païta. Je partis un peu avant le gros de la troupe, vers 1h30. J'arrivais de ce fait auprès des chefs un des premiers. Je vis Dubois, Unger, Prinet, tous rassemblés chez Paladini. Tous avec des mines soucieuses."

La grève générale à Nouméa
Bayardelle décrit l'ambiance qui règne à Nouméa juste avant l'arrivée des Broussards.

L'arrivée des Broussards
Georges Baudoux raconte qu'à l'arrivée des Broussards à la Vallée du Tir, les habitants sortent des maisons. Les Nouméens courent sur les trottoirs. La foule crie, hurle :"Voilà les Broussards, voilà les Broussards, regardez tous ces camions, regardez tout le monde..."

L'hôtel de ville de Nouméa
Les Broussards rejoints par les Nouméens se dirigent vers le monument aux morts pour un dépôt de gerbe.

L'Hôtel du Gouvernement
La foule accompagne les leaders au gouvernement. Ils demandent à rencontrer le colonel Denis. Celui-ci est assiégé dans son bureau. Vergès le supplie de se rallier au général de Gaulle ou de se démettre.
Le 19 septembre 1940 : le film du ralliement. Fonds Mercier, coll MDVN
L'arrivée du représentant de la France libre
Le HMAS Adelaïde, croiseur de la Marine royale australienne, armé de huit canons de 150 mm. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des motifs de camouflage sont peints sur la coque. ©RAN
Au matin du 19 septembre, un pétrolier norvégien le Norden, avec à son bord Henri Sautot, arrive au large de la Grande-Terre. Celui-ci est escorté par un croiseur australien, l’Adelaïde.
Sautot décide de monter à bord du croiseur. Les deux navires se dirigent lentement vers le port de Nouméa et s'arrêtent à l'entrée de la grande rade.
Le Dumont d’Urville est à l'accostage, au bout du quai des caboteurs.
La pétrolette qui amène Henri Sautot à quai. ©M-L. Claude
À 11 heures 40, une pétrolette arborant le pavillon à la croix de Lorraine accoste le croiseur australien qui a déjà commencé à faire demi-tour, croyant la partie perdue.
Sautot monte à son bord et rejoint le quai sous les acclamations des Nouméens et Broussards réunis.
Henri Sautot est accueilli par plusieurs milliers de personnes aux cris de «Vive de Gaulle !», «Vive la France !», et aussi «Vive l’Angleterre !»
Michel Vergès l’invite à monter dans la voiture qui doit l’emmener au gouvernement, mais Sautot préfère y aller à pied, accompagné par la foule.
Henri Sautot, avec son casque colonial, retire son imperméable. ©L.G Viale
Henri Sautot, entouré par André Prinet à sa gauche et Michel Vergès à sa droite. Derrière lui, tête nue, se tient Raymond Pognon,©L.G Viale
La foule, accompagne Henri Sautot à l'hôtel de ville tandis qu'une autre partie attend à la résidence du gouverneur pour "la passation de pouvoirs". ©L.G Viale
La foule accompagne le représentant du général de Gaulle à la cérémonie d'accueil qui a lieu dans la salle des fêtes de l'hôtel de ville. ©L.G Viale
La destitution du lieutenant-colonel Denis
L'hôtel du gouvernement : pendant qu'Henri Sautot s'entretient avec le lieutenant-colonel Denis, les Calédoniens sont venus en nombre et attendent des nouvelles. ©L.G Viale ANC 180 Fi
Dans son rapport, Georges Baudoux raconte que l’accueil de Denis est glacial. Celui-ci ne souhaite plus capituler.
Un dialogue houleux se tient entre les deux hommes :
- Monsieur Sautot, vous êtes un traître et je vous mets en état d’arrestation, dit Denis.
- Voulez-vous annoncer à la foule qui est devant le gouvernement que vous me mettez en état d’arrestation ?, répond Sautot
Denis poursuit :
- Vous avez avec vous la force, vous avez même l’appui d’un croiseur ennemi.
- À partir du moment où j’ai mis le pied sur la terre calédonienne, la guerre continue aux côtés de la Grande-Bretagne et le croiseur qui est là est un croiseur allié et non un croiseur ennemi et je vous prie de le considérer comme tel, autrement il pourrait vous en cuire ! réplique Sautot.
Il ajoute qu’il n’est pas là pour discuter mais pour prendre possession du gouvernement au nom du général de Gaulle et il demande à Denis de lui céder la place. Denis refuse et déclare qu’il ne cédera qu’à la force.
Sautot entouré de Vergès et Prinet, apparait à la fenêtre du gouvernement. ©L.G Viale
Sautot lui laisse une dernière chance et prévient qu'il sera de retour à 14 heures avec la force. Il sort du bureau et se rend à une fenêtre du premier étage donnant sur la place du gouvernement.
Sautot lit à la population la proclamation du ralliement du territoire à la France libre qu’il a rédigée sur le Norden.
Il conclut en annonçant que Denis veut le mettre en état d’arrestation comme «traître».
Un cri lui répond : «Nous allons le pendre à la grille du parc !»
Comme prévu, à 14 heures, Sautot est de retour dans le bureau du gouverneur, accompagné des membres du comité de Gaulle. Il trouve le lieutenant-colonel Denis «jaune de frayeur», car il a entendu les cris de la foule.
Denis sort par l’escalier de service et les jardins pour échapper aux manifestants. Sautot lui demande de rentrer chez lui et de ne plus en bouger.
Le drapeau tricolore à l'insigne de la France libre est hissé à l’hôtel du gouvernement aux acclamations de la foule.
Le secrétaire général Bayardelle explique que c'est "l'attitude tortueuse" du lieutenant-colonel Denis qui oblige Sautot, "pour éviter tout incident", à l'envoyer en résidence surveillée à la Foa.
"À 19 heures, le lieutenant-colonel quitta Nouméa accompagné de deux dirigeants du mouvement. Il est abattu [...]"
Dès le 19 septembre, Sautot informe de Gaulle que le ralliement de la Nouvelle-Calédonie a été proclamé.
De Gaulle envoie en réponse le télégramme ci-dessous :
«Veuillez exprimer à la population calédonienne mes félicitations les plus chaleureuses pour la fermeté et l’enthousiasme avec lesquels elle a manifesté son désir de redresser l’honneur et de continuer la lutte jusqu’à la victoire côte à côte avec nos alliés britanniques. Le ralliement de la Nouvelle-Calédonie, de Tahiti et des Nouvelles-Hébrides permet désormais à la France Libre de tenir haut sa place dans le Pacifique. Je compte qu’un grand nombre de volontaires viendront rejoindre les forces de la France Libre qui viennent justement d’être engagées contre nos ennemis.
Vive la France.
Vive la Grande-Bretagne.
Vive la Nouvelle-Calédonie.»
Le 20 septembre, Sautot demande à de Gaulle l'autorisation de destituer le lieutenant-colonel Denis ainsi que le commandant du Dumont d'Urville, Toussaint de Quiévrecourt.
Pierre Bergès, élu au conseil général, dans un article publié dans le Bulletin du Commerce, donne sa vision de la journée du 19 septembre et insiste sur le rôle joué par les Calédoniens dans le ralliement de la Nouvelle-Calédonie à la France libre.
L'épuration des sous-officiers restés fidèles à Vichy
Dans la nuit du 22 septembre, Sautot est averti que les sous-officiers montent un plan pour arrêter le gouverneur de la France libre et libérer les officiers vichystes arrêtés les jours précédents.
À la Foa, M. Banuelos, chez qui est détenu le colonel Denis est aussi alerté tandis que deux membres du comité de Gaulle se rendent au Central téléphonique de Nouméa. Cinq appels sont passés : à la Foa à M. Lenez, à Bourail à M. Morlet, à Voh à M. Moulédous, à Thio à M. Dijou, à Houaïlou à MM. Babin et Bérard. Koné (M. Pètre) est appelé par Voh. Les centres du nord seront ensuite prévenus par la poste de Gomen.
Le lendemain, le 23 septembre, 600 à 700 broussards entrent à nouveau à Nouméa afin de faire échouer la tentative de soulèvement des sous-officiers.
Vincent Bouquet, grand chef à Bourail.
Henri Sautot écrit : " De Poum, de Ouégoa même, les volontaires sont arrivés. De plus de 425 km soit 850 km avec le retour, dans des bennes découvertes, ces Broussards ont réellement volé vers nous."
"Signalons que le chef indigène Bouquet est venu à la tête de 50 indigènes de Bourail."
"La Foa paraît être le centre le plus agité. Les femmes même y étaient armées, de sabres d'abatis, de tamiocs ou de bâtons. Le pont de la Foa barré par des fils barbelés et une garde armée ne laissait passer que difficilement les plus purs partisans." [...]
Le 24 septembre, Sautot informe que tous les opposants au ralliement et à la France libre ont été neutralisés et lui demande de nommer le capitaine Broche, commandant supérieur des troupes.
Télégramme du 24 septembre 1940 envoyé par Sautot à de Gaulle.
Le 25 septembre, de Gaulle adresse au capitaine Félix Broche, qui est alors commandant de la compagnie autonome d'infanterie de marine à Tahiti, le télégramme suivant :
Veuillez rejoindre immédiatement Nouméa par avion. Vous désigne comme commandant supérieur des troupes sous les ordres du Haut-Commissaire M. Sautot.
Le 11 octobre, le Pierre-Loti, paquebot des messageries maritimes, appareille pour l'Indochine avec une centaine de fonctionnaires et militaires vichystes.
Faute de liaison existant entre Papeete et Nouméa, il faut attendre le 12 novembre pour voir arriver le commandant supérieur des troupes, Félix Broche.
Le Bulletin de Commerce raconte cet épisode : " À 14 heures, l'American Clipper - hydravion de la Pan Am - est signalé. La foule aussitôt se porte sur le quai pour acclamer son nouveau chef militaire. À 14 heures 30, les capitaines Dubois et Lèques, les lieutenants Bardet et Guillaumet, M. Vergès et M. Ratzel, chef de cabinet du gouverneur, se rendent à l'aéroport de Nouville à bord de la pétrolette de l'Artillerie. La foule sur le quai se fait de plus en plus dense. À 15 heures 45, les capitaines Broche et Houssin débarquent à la Flotille et montent dans la voiture du gouverneur. Du quai, ils se rendent à l'hôtel du commandant supérieur."
III. Organiser la résistance : recruter, s'engager, partir
Le recrutement des Kanak
Au lendemain du ralliement, un appel du comité de Gaulle pour le recrutement est diffusé à 69 chefferies de la Grande-Terre et des Iles.
Le grand chef de Maré, Henri Naisseline est le premier à répondre. Il fait savoir à tous ses sujets âgés de 18 à 45 ans qu'une liste d'inscription est ouverte à son bureau.
Henri Naisseline
Il appelle tous les indigènes à s'engager en masse pour aller combattre auprès du général de Gaulle.
Dans une circulaire rédigée le 16 octobre, il donne l'ordre à toutes ses tribus de faire flotter sur les mâts de pavillon le drapeau tricolore avec la croix de Lorraine et que tous les indigènes aient une médaille que le comité de Gaulle vend à Nouméa. Puis, il lance un appel à tous les indigènes et anciens combattants pour qu'ils écoutent la parole du chef des Français libres.
Les grands chefs Kowi Bouillant de Touho, Métou Mandaoué et Apoupia Mindia de Houaïlou, font de même.
Le fils du grand chef Mandaoué de Houaïlou, salue ses sujets avant de rejoindre la caserne à Nouméa (fin 1940). ©WG Burchett
Dans plusieurs chefferies, des cérémonies de déclarations de guerre contre l'Allemagne sont organisées.
Une lettre du Capitaine Georges Dubois, chargé du recrutement, décrit avec précision le déroulement d'une cérémonie qui se tient à Lifou pour le disctrict de Loëssi (chefferie Boula).
" La cérémonie eut lieu sur l’esplanade de la chefferie devant tous les membres de la société. [...] Une longue sagaïe, enfumée dans la case ancestrale, était plantée, avec, en tête des tresses de paille terminées par des nœuds. […]
Après ouverture de la cérémonie par le représentant du grand-chef, les orateurs de tradition prirent la parole au nom de chaque petit chef, celui-ci marquant son adhésion en arrachant le nœud correspondant à son village. Le dernier à faire parler son représentant et à arracher le nœud correspondant fut le grand chef qui marqua ainsi sa décision, parlant au nom de tous ses sujets de Loëssi, de se considérer en guerre avec les ennemis de la Mère-Patrie.
Un bougna marquant la solidarité sociale eut ensuite lieu, après dépôt d’offrandes par toutes les familles.
Reprenant ensuite son bâton de pèlerin, le porte-parole du général de Gaulle recueillit les adhésions des disctrits de Gaïcha (chefferie Zéoula) et de Wet (chefferie Sihaze)."
Enfin, les grands chefs, réclament, en échange de leur engagement, la fin du statut de l'indigénat et l'accession des Kanak à la citoyenneté française.
La lettre du grand-chef Henri Naisseline, du district de Guahma au général de Gaulle du 31 octobre 1940 exprime clairement cette revendication : « J’ai lancé un appel à tous les indigènes de la Nouvelle-Calédonie. Notre couleur et notre langue ne sont pas françaises mais notre cœur l’est. Ces indigènes tous Français de cœur restent profondément attachés à la Mère Patrie ... Je vous demande de donner l’assurance qu’en reconnaissance de notre geste et le sacrifice de la vie de ceux qui, là-bas, vont sûrement tomber, qu’il nous soit donné la faculté d’accéder au titre de citoyen français ».
Décembre 1940, "les premiers volontaires sont des marins"
D'après un article des Nouvelles-Calédoniennes du 9 décembre 1971.
Le départ de Nouméa
Le 4 décembre 1940, sept volontaires de Nouméa, décidés à rejoindre les Forces Navales Françaises Libres à Londres, embarquent à bord du Cagou, navire minéralier à vapeur. Le départ est prévu à 8h20.
Trois Calédoniens et quatre métropolitains montent à bord du navire : Robert Souprayen, René Greppo, Roger Carpentier, Emmanuel Belliot, Jean Gambert, Pierre Sailly, Charles Héninger.
Sur la photographie, à bord du Cagou : Robert Souprayen est en chapeau, à ses côtés se tient René Greppo suivi de Roger Carpentier. Emmanuel Belliot est celui qui tourne la tête.
Newcastle
Le Cagou arrive à Newcastle le lundi 10 décembre à 16 heures. Les volontaires sont conduits au camp de la Royal Navy puis sont dirigés le lendemain, vers la gare centrale de Newcastle. Ils prennent le train pour Sydney où ils sont reçus par M. André Brenac, représentant de la France libre. Ils sont ensuite conduits au Mansion House Private Hotel, où ils séjournent jusqu'au 19 décembre.
D'autres volontaires les rejoignent : Camille Jaquet, Louis Keromen, Poggioli, Albert Kiel et trois officiers des messageries maritimes, Maurice Lacharme, Jean Lemière et Dole.
Le jeudi 19 décembre, le Ville-d'Amiens, paquebot des messageries maritimes, réquisitionné par les Anglais en septembre 1940, appareille pour une traversée de 95 jours jusqu'à Londres.
Sur la photographie, M. Greppo.
Durban
Durban, la première escale, est atteint le soir du 12 janvier. Tout le monde est consigné à bord. Il faudra l'intervention du commandant de l'aviso Savorgnan de Brazza, alors en réparation, pour que les volontaires calédoniens puissent descendre à terre deux jours avant le départ.
Le Ville-d'Amiens appareille pour le Cap de Bonne Espérance le 17 janvier.
Freetown
Freetown est atteint le 29 janvier en fin de matinée.
Après une escale d'une dizaine de jours, le Ville-d'Amiens prend place le 10 février dans un convoi de 102 navires et entreprend une longue route vers le nord.
Au cours du trajet, le convoi est attaqué par des sous-marins allemands.
Robert Souprayen raconte : "J'étais à la passerelle quand les avions anglais sont venus très vite et se sont livré à un bombardement de grenades sous-marines. Nous avons continué encore plus haut, vers l'Irlande."
Sur la photographie, M. Robert Souprayen
Liverpool
Le 8 mars, le Ville-d'Amiens mouille au port de Liverpool, puis accoste le 10 mars au quai Canadian Company.
Deux jours après, les volontaires calédoniens sont transportés par camion, sous surveillance, à la gare centrale pour rejoindre Londres.
Londres
Il arrivent à Londres à 22 heures. Un camion les attend et les emmène à Patriotic School.
Dimitri Ignatieff, venu de France évoque un souvenir de cette période : "On ne nous y a pas fait de fleurs, comme nulle part, d'ailleurs. Les gars de l'Intelligence Service nous réveillaient en pleine nuit pour nous demander l'âge de nos parents [afin de s'assurer de l'absence d'espions]".
Sur la photographie, M. Ignatieff.
Portsmouth
Après la visite sanitaire et l'incorporation, les engagés sont conduits le 17 mars en train à Portsmouth. Ils sont embarqués dans l'après-midi sur le cuirassé Courbet qui fait fonction de dépôt.
Les hommes sont alors dispersés sur les différentes unités où servent les Forces Navales de la France Libre.
Sur la photographie, l'une des corvettes sur lesquelles ont servi les volontaires calédoniens.
Les engagées volontaires calédoniennes
En septembre 1940, Raymonde Jore et Raymonde Rolly sont les deux seules femmes calédoniennes, sur une cinquantaine de candidates, à pouvoir s'engager dans le Corps féminin créé à Londres par le général de Gaulle.
Elles quittent Nouméa le 14 février 1941 à bord d'un cargo rempli de coprah, le Suva à destination de Port-Piree en Australie puis de Sydney. Elles atteindront Liverpool en Angleterre, le 30 mai 1941.
Raymonde Jore écrira bien plus tard : " Je me souviendrai toujours de la façon dont j'accueillis le gouverneur Sautot, quand il frappa, un dimanche matin, à la porte de mon domicile. Encore sur le seuil, il m'annonça : - Vous partez après demain. Oubliant son rang, ses fonctions, je me jetai à son cou, embrassant fougueusement son visage paternel et bon enfant, tandis que la joie et l'émotion m'arrachaient des larmes." [...]
Raymonde Rolly (à gauche) et Raymonde Jore (à droite), dans une rue de Londres. ©E. Minocchi
Dans le journal France de Londres, elles témoignent dans une interview : "Nous sommes les premières volontaires calédoniennes qui rejoignent le Corps féminin mais il y en cinquante qui attendent de pouvoir partir et près de deux mille hommes [...] Nous voulons faire la guerre. Nous n'avons pas eu peur au milieu de l'Atlantique, mais ce n'était pas toujours très confortable. Nous avions manqué le convoi, il fallait être toujours en éveil, toujours habillées. Nous partons pour l'entraînement dans quelques jours."
Former le Bataillon
Le 3 mai 1941, le Bataillon du Pacifique, qui s'était illustré lors de la Grande Guerre, est recréé. À cette occasion, une grande cérémonie est organisée à Nouméa.
La cérémonie du 3 mai 1941
À 10 heures, sur la place du monument aux morts, la cérémonie va commencer.
À gauche du monument, se tiennent derrière leurs drapeaux les anciens combattants, en avant d'eux, les clairons de la caserne et l'Harmonie municipale. À droite, les officiers.
Les troupes en armes forment une haie de chaque côté. Les volontaires calédoniens et tahitiens sans armes sont alignés face au monument.
À 10 heures 30, arrivent le gouverneur général Brunot et le gouverneur Sautot. Ils saluent le fanion du corps expéditionnaire du Pacifique et les drapeaux des anciens combattants pendant que l'Harmonie municipale joue la Marseillaise.
Le capitaine Broche dépose au pied du monument aux morts, une gerbe.
Une minute de silence est observée aux sons de l'Hymne aux Morts.
Après la remise du fanion par le gouverneur Sautot au capitaine Broche, le gouverneur général Brunot transmet ses voeux ainsi que ceux du général de Gaulle.
Broche embrasse les plis du fanion puis le confie à un vétéran de la Grande Guerre et de l'armée coloniale, le sergent Saint-Martin, à nouveau engagé volontaire.
Le porte-drapeau, le sergent-chef Saint-Martin, entouré de sa garde d'honneur s'approche de la tribune officielle. Monseigneur Bresson bénit le fanion du Bataillon du Pacifique.
Le gouverneur Sautot, s'adressant aux volontaires, prononce un discours .
Puis c'est au tour du gouverneur général Brunot de prendre la parole et rend hommage aux partants.
La troupe, sous les ordres du capitaine Houssin, se prépare pour le défilé. Elle se forme dans le quartier Latin et revient devant le monument aux morts.
Les Tahitiens défilent devant la tribune officielle, précédés des clairons et de l'Harmonie municipale.
Défilent ensuite les volontaires calédoniens.
Le cortège est fermé par les tirailleurs et les jeunes recrues en armes.
Les anciens combattants se joignent au cortège et gagnent la caserne où ils partageront une repas.
La cérémonie du 3 mai 1941. Fonds Mercier, coll MDVN
Le 5 mai 1941, jour du départ du Bataillon du Pacifique
Les Tahitiens descendent la rue de l'Alma et arrivent au quai des volontaires. ANC 180 Fi
Les volontaires calédoniens quittent la Caserne à 8 heures précédés d’un détachement de tirailleurs. Les Tahitiens sont arrivés plus tôt le matin de leur casernement. À leur passage dans les rues, la population les salue. Les magasins ont fermé leurs portes et la foule est déjà dense lorsqu’ils arrivent au quai.
L'arrivée des volontaires calédoniens. ANC 180 Fi
Sous un ciel gris et pluvieux, les volontaires calédoniens gagnent à leur tour le quai.
Une haie d'honneur s'est formée pour laisser passer les volontaires. ANC 180 Fi
En file indienne, les volontaires embarquent sur le Zelandia. ANC 180 Fi
À 9 heures, c’est l’appel. Un par un, les Niaoulis montent à bord du Zelandia après avoir embrassé et dit au revoir à leurs proches.
Les journaux décrivent des scènes d'adieux émouvantes.
"Quel magnifique exemple de courage. Combien sanglotent. Nul ne songe à cacher ses larmes, car, tous hommes et femmes, pleurent. Plusieurs femmes se trouvent mal. Deux infirmières, déléguées par l'hôpital, prodiguent leurs soins." [...]
Dernier salut aux volontaires aux sons de la Marseillaise. Coll. P. Dupont
À 13 heures 30, le gouverneur général Brunot et le gouverneur Sautot saluent du quai, les volontaires puis félicitent les officiers partants.
L’Harmonie municipale joue la Marseillaise dans un silence impressionnant. Puis les acclamations reprennent. Les familles pleurent.
Le Zelandia s'apprête à quitter la rade de Nouméa. Coll. M-J. Fayard
14 heures, l'heure du départ. Le navire s’éloigne du quai et se dirige vers la passe, accompagné de plusieurs pétrolettes. Il rejoint le croiseur australien Adelaïde.
D’après l’article du Bulletin du Commerce publié le 10 mai 1941.
Le gouverneur Sautot vient de faire ses adieux au premier contingent de volontaires composés de Calédoniens et de Tahitiens.
En cet après-midi du 5 mai 1941, ce sont quelques 605 volontaires, dont 287 Calédoniens (dont 15 Néo-Hébridais) qui embarquent à destination du camp militaire de Liverpool en Australie pour y suivre un entraînement. Ils rejoindront ensuite le théâtre des opérations du Moyen-Orient, d'Afrique du Nord puis d'Europe.
Si le choix de poursuivre la guerre aux côtés de l'empire britannique puis de rallier la Nouvelle-Calédonie à la France Libre s'est imposé rapidement aux Calédoniens, trois mois auront été nécessaires pour réaliser ce qu'on nomme le "ralliement". Durant cette période intense et complexe, des Calédoniens ont pris des initiatives, ont su convaincre et mobiliser toute une population - Broussards, Nouméens, Européens, Kanak - pour réaliser, de façon "libre et indépendante" ce projet ambitieux.
Au total, du côté européen, il y a 394 engagements volontaires (dont deux femmes), 61 marins des Forces Navales Françaises Libres (FNFL) et huit commandos SAS. Plusieurs Calédoniens, présents en métropole au moment de la déclaration de guerre, sont des résistants exemplaires.
Chez les Kanaks, on compte 1 100 engagements volontaires (quelques dizaines de ces engagés quittent le pays avec le Bataillon du Pacifique) et 71 marins FNFL.
Si les Asiatiques ne sont pas directement concernés par le conflit, il n'en reste pas moins que des personnalités se sont distinguées par leur guerre exemplaire.
Les nouveaux patrouilleurs outre-mer de la Marine nationale qui rejoindront la Nouvelle-Calédonie en 2023 et 2024, porteront le nom de deux héros calédoniens de la France Libre. Parmi ces deux personnalités, figure celle d'un Calédonien d'origine vietnamienne, Jean Tranape, porte-drapeau du Bataillon salué par le général de Gaulle à La Tour-Maubourg. À ses côtés, se tenait son compagnon d'armes, Louis Kasni Warti. C'était il y a 76 ans.