L'après IRMA : le temps des reconstructions
Analyser le passé pour mieux (re)construire l'avenir
IRMA, un évènement amené à se reproduire ?
La probabilité d'occurrence d’un ouragan frappant l’archipel guadeloupéen est d'environ quatre ans (Météo France/Lirec, 2017). Selon les projections du modèle météorologique Arpege-climat, les tempêtes tropicales seraient amenées à diminuer (en fréquence) à la faveur d’une intensification des phénomènes. Tout en travaillant à la reconstruction, il s’agit donc d’anticiper une future catastrophe et de renforcer la résilience du territoire, tenant compte des vulnérabilités et des risques passés, actuels et à venir (C3AF, Lirec).
Vivre en contexte cyclonique
Retour sur la construction d'un territoire insulaire
Des fragilités territoriales au risque
La collectivité de Saint-Martin (97150) compte plus de 35 000 habitants sur une superficie de 53.2 km². Un territoire dont la densité humaine (660 habitants au km²) présente une forte concentration le long du littoral. Ce constat implique une forte exposition des enjeux face aux risques naturels de type cyclonique couplant à la fois les phénomènes marins (houle cyclonique) et liés aux vents.
Evolution de l'urbanisation sur l'île de Saint-Martin depuis 1969 (GRED : Gherardi M., 2020)
L’exiguïté de l’île et son exposition à différents aléas ont renforcé les difficultés à définir des zones constructibles moins exposées. Le relief caractéristique de l’île, entre collines et pentes fortes, réduit par ailleurs les espaces plats et préférentiellement habités aux zones littorales. Mais ces espaces sont très exposés aux effets des cyclones, notamment aux vents et à la submersion marine.
(a)-Vitesse des vents maximum sur une minute ; (b)-Hauteur d'eau (LARGE : Cécé R. et Krien Y., 2019)
Dans certains quartiers (Baie Orientale, Grand Case), des établissements se sont développés directement sur la plage. Dans d’autres secteurs, comme à Sandy Ground, les habitations sont construites à moins d’un mètre au-dessus du niveau de la mer (Veyret Y., 2017).
La quasi totalité des infrastructures endommagées
Le passage d'IRMA a engendré des dommages sur 95% du bâti de Saint-Martin et Saint-Barthélemy (Préfet délégué interministériel à la reconstruction de Saint-Martin et Saint-Barthélemy). Un bilan dressé par le GRED précise le niveau d'endommagement et fait état de 21% des bâtiments fortement endommagés au total sur les deux îles. Une part néanmoins différenciée pour chacune des îles : 33% du bâti de Saint-Martin a été détruit ou très endommagé contre 8% pour Saint-Barthélemy.
Typologie des dommages (GRED : Candela T. et Leone F., 2018)
Cartographie des dommages sur les îles de Saint-Martin et Saint-Barthélemy (GRED : Leone F., 2020)
De l'urgence à la reconstruction
Destruction, (re)construction, débris : gestion d'un triptyque complexe
Le passage des cyclones Irma, et dans une moindre mesure, José, a généré environ 60 000 tonnes de débris sur la partie française de l’île Saint-Martin soit 1,6 tonne par habitant ou l’équivalent de trois ans de collecte normale de déchets. La collecte et le traitement ont représenté un défi énorme.
La collecte des débris
Elle a nécessité quatre mois et les opérations ont été entravées par le cyclone lui-même (destruction des infrastructures et des moyens matériels, pénurie de main d’œuvre) et par les contraintes de l’insularité (faibles volumes à valoriser, manque d’aire de stockage…).
La collecte en points clés (GRED : Barbier A., 2019 d'après Vinet F. et al, 2019)
Frise chronologique de la collecte des débris à Saint-Martin (GRED : Barbier A., 2019 d'après Vinet F. et al, 2019)
La collecte de premier ordre a été effectuée entre la mi-septembre et le 6 novembre 2017 par 50 entreprises payées par la collectivité ou les particuliers, assistées des agents territoriaux et des militaires (RSMA / Marine Nationale). La priorité était de dégager des axes principaux – tous les axes sont dégagés le lundi 25 septembre. La plus grande part de la collecte était terminée le 12 octobre.
Synthèse des avantages et inconvénients de la gestion des débris à Saint-Martin (GRED : Barbier A., 2019 d'après Vinet F. et al, 2019)
Le traitement et la valorisation des débris
Le traitement et la valorisation étaient toujours en cours en novembre 2018 soit plus d’un an après le cyclone. En revanche, Saint-Martin bénéficiait d’un opérateur public unique (la collectivité territoriale de Saint-Martin) et d’un lieu de stockage et de traitement appelé Écosite qui monte en compétence depuis une dizaine d’années dans la valorisation des déchets malgré des moyens modestes.
L'organisation de la collecte des débris post-cycloniques à Saint-Martin (GRED : Péroche M., in Vinet F. et al, 2019)
La collecte des ordures ménagères a repris dès l’ouverture de l’accès routier vers l’Écosite, soit environ deux semaines après le passage du cyclone. Les services de la collectivité estiment une couverture de 40 à 50% du territoire dès les premières semaines de récolte. Il a fallu attendre le 9 octobre soit un peu plus d’un mois après Irma pour que le ramassage quotidien des ordures ménagères reprenne selon les circuits habituels.
L’exemple de Saint-Martin montre toutes les difficultés du traitement des débris post-cycloniques et souligne la dépendance de la production de débris et de leur traitement aux caractéristiques du territoire.
L’empreinte du provisoire : la reconstruction vue du ciel
La cartographie ci-dessous montre l'évolution du nombre de bâches comptabilisées par quartier entre les mois de septembre 2017 et juin 2018.
Nombre de bâches par quartier, relevés à partir d'images aériennes. Sept des treize relevés sont représentés. (GRED : Barbier A., 2019 d'après LGP : Wilhem S. et Grancher D., 2018)
Suivi de la reconstruction : deux secteurs à l'étude
L’analyse sur deux secteurs d’étude permet d’assurer un comparatif à plusieurs dates. Il définit un cadre nécessaire à la compréhension des activités de reconstruction sur des territoires variés représentés par la diversité de bâtiments sur les trois secteurs suivants :
- Grand-Case, quartier à la structure plus dense (maillage dense, structures de tous types) représenté par le secteur ;
- Baie Nettlé, quartier résidentiel et hôtelier (bâtiments bien marqués ou par lot, gros bâtiments et petites structures).
Chacun de ces sites présente des caractéristiques architecturales bien distinctes à considérer afin d’avoir un échantillon le plus représentatif des infrastructures présentes à l'échelle de l’île.
Dynamique et typologie de la reconstruction du patrimoine bâti de mai 2018 à octobre 2020 à Saint-Martin
Le détail de la reconstruction
Grand-Case
Cliquer sur les graphiques pour interagir avec les cartes.
Evolution de la reconstruction sur le secteur de Grand-Case (GRED : Lagahé E., 2020 d'après les relevés de terrain GRED)
Baie Nettlé
Cliquer sur les graphiques pour interagir avec les cartes.
Evolution de la reconstruction sur le secteur de Baie Nettlé (GRED : Lagahé E., 2020 d'après les relevés de terrain GRED)
Saint-Martin, Saint-Barthélemy : une reconstruction à deux vitesses
Plus de deux ans après le passage d'IRMA, la reconstruction des îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy n’est pas aboutie. Les situations sont très inégales entre les deux territoires. Les taux de reconstruction des bâtiments très endommagés pour Saint-Barthélemy sont de loin supérieurs à ceux de sa voisine saint-martinoise . L’activité de reconstruction semble stagner depuis plus d’un an à Saint-Martin dont le taux n'a évolué que de 3% entre septembre 2018 et juillet 2019, contre 10% à Saint-Barthélemy.
Evolution de la reconstruction sur les îles de Saint-Martin et Saint-Barthélemy (GRED : Leone F., 2019)
Un défi pour le système assurantiel français
Un bilan dressé en septembre 2018 précise que 19,7% du bâti de Saint-Martin a été détruit ou très endommagé et 2,5 % pour Saint-Barthélemy. Les dommages occasionnés aux biens assurés sont de plus de deux milliards d’euros. Irma constitue ainsi l’événement le plus important depuis la mise en place du régime Cat Nat en 1982 (CCR, 2019).
Suite à l’ouragan Irma, ce sont au total 16 000 sinistres pour Saint-Martin contre un peu plus de 8 000 pour Saint-Barthélemy qui ont été enregistrés par les compagnies d’assurance se réassurant chez la Caisse Centrale de Réassurance (CCR).
De gauche à droite, avancement des travaux sur un même bâtiment entre novembre 2017, mai 2018 et mars 2019, Saint-Martin.
Bien que l'économie de Saint-Barthélemy et de Saint-Martin repose principalement sur le secteur touristique, la stratégie de marché diffère. D'un tourisme de luxe à un tourisme populaire, les politiques de développement ont structuré les territoires.
Le statut de port franc de Saint-Barthélemy et la pression foncière limitée par la collectivité ont ainsi favorisé l'installation de populations aisées allouant d'importants moyens aux constructions.
La mobilisation de fonds provenant de la trésorerie a permis à la collectivité de Saint-Barthélemy d'amorcer la reconstruction sans attendre les indemnisations assurantielles. Deux ans après la catastrophe, la quasi totalité des hôtels de luxe avaient rouvert et les taux de réservation étaient stables.
"Retardée par des difficultés liées à la coordination des services, au manque d'expertise et à des relations dégradées avec certains services de l'Etat, seule la moitié de l'île de Saint-Martin était considérée comme reconstruite en juillet 2019, contre 87 % pour Saint-Barthélemy." (Copernicus, Sénat)
Une somme de 500 millions d’euros a été débloquée pour soutenir la reconstruction des îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy. 163 millions ont permis de financer les mesures d’urgence et 330 millions, dont environ 80 millions sous forme de prêts, sont dédiés au soutien à l’économie et à la reconstruction.
Quelle reconstruction pour Saint-Martin ?
Temps courts, temps longs : comment mieux reconstruire ?
Reconstruire un territoire après une catastrophe, c‘est faire face à deux besoins aux temporalités propres : l'urgence dans le court terme et la réduction de la vulnérabilité dans le moyen / long terme.
L’urgence préconise une réponse rapide, dite de nécessité, qui doit être apportée aux sinistrés pour permettre la vie sur place et la relance de l’économie. Mais à cette approche semble s’opposer la nécessité de diminuer la vulnérabilité du territoire, ce qui demande un temps de réflexion. Deux visions aux premiers abords contradictoires mais qui se complètent en permettant d’agir dans l’urgence (relogement, réparation de l’habitat / mise hors d’eau…) tout en relevant les caractéristiques à intégrer aux nouvelles normes d’urbanisme éditées après IRMA.
L'association des Compagnons bâtisseurs (Saint-Martin, 2018)
Nouvelles constructions (Saint-Martin, 2019)
Nouvelles normes d'urbanisme
Les nouvelles préconisations de construction demandent d’importantes adaptations de certains bâtiments, parfois contraintes par les modalités d’utilisation des fonds de solidarité.
- L'autorisation d'urbanisme est un accord donné par une autorité compétente à un demandeur, lui permettant ainsi de réaliser un projet ayant trait à l'urbanisme. L'intérêt principal de cet outil est de contrôler la conformité des demandes par rapport aux règles d'urbanisme du territoire.
Champs d'applications des autorisations d'urbanisme post-IRMA pour les maisons individuelles et les bâtiments d'habitat collectif. (GRED : Barbier A., 2019 d'après le Ministère du logement, Sénat, 2019)
Après IRMA, la nécessaire mise en place de dérogations aux règles d'urbanisme s'est largement imposée afin d’accélérer les travaux de reconstruction. La collectivité de Saint-Martin pouvait ainsi autoriser certains travaux sous conditions, définissant des niveaux de nécessité de l'autorisation. La nature du bâtiment et des travaux, sa localisation, la conformité initiale aux règles d'urbanisme conditionnaient la procédure.
Champs d'applications des autorisations d'urbanisme post-IRMA pour les établissements recevant du public. (GRED : Barbier A., 2019 d'après le Ministère du logement, Sénat, 2019)
Saint-Martin, 2017
- Le Plan de Prévention des Risques Naturels (PPRN) est un outil faisant connaitre les zones à risques aux habitants et aménageurs. Ce document règlemente l'occupation du sol afin de réduire la vulnérabilité d'un territoire.
Révisé un an après IRMA et entré en vigueur de manière anticipée en octobre 2019, le PPRN de Saint-Martin succédait aux autorisations d'urbanisme prises par la Collectivité et mettait ainsi fin aux incertitudes juridiques. Le nouveau document définissait les endroits où il devait être possible de construire, et surtout de quelle manière le faire. Mais la nouvelle définition des zones exposées au risque de submersion marine et la règlementation sur les constructions ont été vivement contestées par une partie de la population.
Suspendu en décembre 2019, le PPRN est en pourparlers afin de trouver un terrain d'entente entre le gouvernement, responsable de la sécurité de la population, et les habitants qui redoutent les règles de mise en conformité des nouvelles constructions.
Le PPRN par anticipation a finalement été annulé sur décision du Tribunal administratif de Paris afin de " proposer une révision juste et adaptée du PPRN de 2011, selon le calendrier annoncé par le ministère des Outre-mer " (Collectivité de Saint-Martin, 2020). Mais bien au delà d'exigences d'aménagements, c'est les changements que tente d'inscrire ce document afin de préparer Saint-Martin à un nouvel évènement de cette ampleur.
En attendant, les règles d'urbanisme de droit commun sont de nouveau appliquées depuis avril 2019.
La photo à gauche de l'écran montre le littoral de l'Anse Marcel en octobre 2017. La photo de droite a été prise en octobre 2020 soit 3 ans après le passage d'Irma.
La photo à gauche de l'écran montre le quartier de Grand-Case en octobre 2017. La photo de droite a été prise en octobre 2020 sur le même secteur.
Construire la résilience :prévention, éducation et transferts de connaissances
Les nouvelles normes d’urbanisme s’accompagnent de conseils pour réparer ou reconstruire des bâtiments plus résistants.
La résilience revêt de plus en plus d'importance dans les projets relatifs au bâti. C'est une forme de préparation, de développement d'une capacité d'adaptation au risque. Repenser le bâti et garantir sa résistance face aux risques cycloniques, c'est donc assurer sa propre capacité à faire face aux événements.
Devoir de mémoire
Des entretiens semi-directifs ont été menés avec la volonté de les articuler comme des entretiens narratifs empreints du récit de vie et focalisés sur le vécu. Le fait de laisser la parole libre permet de recueillir des informations sur l’événement, et renseigne aussi en partie sur les conditions sociales de la personne interrogée.
L’analyse du vécu s' inscrit dans les temporalités : avant, pendant et après la catastrophe. Concernant la dernière phase, le choix a été fait de se concentrer sur du court terme (quelques mois), même s’il est entendu que la reconstruction post-catastrophe s’étend sur du long terme. Cette approche de sciences sociales s’inspire de méthodes d’ethnographie dans l’objectif de "rendre la parole aux humbles".
"Après une crise, Il faut en priorité produire des résultats immédiats pour les populations vulnérables et créer des opportunités pour le relèvement, une réponse qui évolue avec le temps vers un relèvement à long terme." (Giovanna S., 2014)
Prise de vue de : " Le Printemps ", fresque de Marc Duran
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